Mardi 27 octobre 2026 · Le Futur Proche · Rubrique : Sciences
Résumé : À J-13 de la COP31 d'Antalya, les modèles RTE et la réalité solaire française dessinent quatre trajectoires pour 2040. Le solaire franchit les 35 GW, 2,9 GW ont été raccordés au seul premier semestre 2026 — et pourtant 1,9 TWh de production reste non injecté faute de réseaux. Un seul goulot détermine lequel des quatre futurs se réalise.
⏱️ L'ANCRAGE — Là où nous en sommes
Octobre 2026. Le parc solaire français vient de franchir les 35 GW de puissance installée. Jamais la France n'avait raccordé autant en six mois : 2,9 GW au premier semestre — ce qui dépasse déjà l'objectif PPE fixé pour toute l'année. La production renouvelable injectée sur le réseau Enedis a bondi de +26 % en un an (16,9 TWh contre 13,4 TWh au S1 2025).
Mais derrière ces records se cache une réalité moins réjouissante. En H1 2026, 410 heures ont affiché un prix spot négatif sur le marché électrique (9,4 % du temps) — soit plus qu'un an auparavant. Traduction : les panneaux produisent, mais le réseau n'absorbe pas. 1,9 TWh de production renouvelable n'ont pas été injectés faute de flexibilité suffisante. Et environ 10 % du territoire est désormais fermé aux nouveaux raccordements, avec des délais pouvant atteindre cinq ans.
Pendant ce temps, à Erevan, la COP17 biodiversité bat son plein — objectif : protéger 30 % des terres et mers mondiales d'ici 2030. Et dans 13 jours, à Antalya, 195 pays tenteront de redonner corps à un accord de Paris que l'UE elle-même considère désormais « probablement dépassé » en termes de trajectoire 1,5 °C.
Le chiffre méconnu qui change le cadre : la présidence turque de la COP31 porte le « 35 by 35 » — faire passer la part de l'électricité dans l'énergie finale mondiale de 20 % aujourd'hui à 35 % d'ici 2035. L'AIE et l'IRENA considèrent cet objectif comme l'un des seuls chemins encore compatibles avec 1,5 °C. Si ce seul chiffre est gravé dans un accord contraignant à Antalya, il restructure la planification énergétique de chaque grande économie.
🔭 LES QUATRE SCÉNARIOS — France, 2040
Fondés sur les travaux de RTE (Futurs énergétiques 2050, mise à jour avril 2026) et la synthèse publique de RTE, quatre trajectoires se distinguent selon deux variables-pivots : le rythme de déploiement des renouvelables et l'avancement des EPR2.
🟢 Scénario 1 — « La Ruée vers l'Électrique »
Probabilité : plausible si les décisions d'investissement réseau sont prises avant fin 2027.
La France atteint 80 GW de solaire en 2035 (fourchette haute PPE), les six premiers EPR2 entrent en service entre 2037 et 2039, et les réseaux de distribution ont été massivement rénovés. La consommation électrique progresse de 30 % — électrification de la chaleur, des transports, de l'industrie.
Ce que ça change concrètement : le coût de l'énergie pour une famille de quatre personnes équivaut à l'équivalent d'un plein d'essence par mois pour l'ensemble de ses besoins (chauffage, voiture, cuisine). Les émissions du secteur électrique sont proches de zéro.
Le risque central : aujourd'hui, 10 GW de projets solaires attendent leur raccordement chez Enedis. Chaque année sans investissement réseau repousse ce scénario de 2 à 3 ans, selon les modèles RTE.
🟡 Scénario 2 — « Le Grand Compromis »
Scénario central des modèles RTE.
Le nucléaire existant est prolongé à 60-70 ans, les EPR2 accusent des retards (commissionnement vers 2038-2040), et le renouvelable tourne à 4 GW/an — soit le rythme du premier semestre 2026 extrapolé. En 2040, la France a réduit ses émissions de 65 % par rapport à 1990.
Le fait contre-intuitif : dans ce scénario, l'IA est simultanément le problème et la solution. Les data centers sont en train de devenir une demande électrique nouvelle et massive — l'AIE projette qu'ils représenteront 3 % de la consommation électrique mondiale d'ici 2030 (contre 1,5 % aujourd'hui). Mais les algorithmes d'optimisation réseau, déployés dès 2027-2028, pourraient absorber deux fois plus de solaire sans nouvelle ligne haute tension, réduisant les pertes de 12 à 15 %. L'IA finance et résout en partie le problème qu'elle crée.
🟠 Scénario 3 — « La Bifurcation Sociale »
Scénario de rupture bas-carbone mais socialement tendu.
La transition s'accélère techniquement — 60 GW de solaire, éolien offshore déployé à marche forcée — mais creuse des fractures. Les métropoles se décarbonent. Les zones rurales et les ménages précaires restent dépendants du gaz. La taxe carbone, portée à 250 €/tonne CO₂ vers 2035, produit des recettes massives mais génère des tensions sociales si elles ne sont pas redistribuées.
Les 410 heures de prix spot négatifs en 2026 sont les prémisses de ce scénario : la valeur de l'électricité s'effondre certains jours pour les producteurs pendant que les factures des ménages non équipés restent élevées. La transition est réelle, mais inégalement partagée.
🔴 Scénario 4 — « Le Décrochage »
Le pire scénario techniquement évitable.
Les projets EPR2 sont gelés après 2028 faute de financement public. Le renouvelable stagne à 2-3 GW/an, étouffé par les goulots de raccordement non résolus. En 2040, la France ne réduit ses émissions que de 40 % par rapport à 1990. Les objectifs européens ne sont pas atteints.
Pourquoi c'est encore possible : les 10 GW en file d'attente de raccordement chez Enedis, les 10 % du territoire fermés aux nouvelles connexions, et les délais de cinq ans observés en 2026 sont les signaux avant-coureurs de ce scénario. Ils ne sont pas une fatalité — mais ils demandent des décisions maintenant, pas en 2030.
🎯 LE SIGNAL FAIBLE — Ce que la COP31 peut changer
La position de l'UE pour la COP31 marque un changement de cadre narratif discret mais profond : reconnaître que 1,5 °C est « probablement dépassé » et pousser pour la trajectoire « dépassement-pic-déclin ». L'objectif n'est plus d'éviter le dépassement, mais de le rendre le plus court et le plus bas possible — et d'investir massivement dans les technologies de captage et de stockage du carbone (forêts, sols, DACCS), absentes du scénario dominant jusqu'en 2024.
Pour la France, l'enjeu concret d'Antalya est double : obtenir un engagement contraignant sur le méthane (80 fois plus puissant que le CO₂ sur 20 ans), et faire valider le « 35 by 35 » comme signal de planification électrique mondiale. Si ces deux éléments figurent dans le texte final, les Scénarios 1 et 2 deviennent le standard plutôt que l'exception ambitieuse.
📐 LES ORDRES DE GRANDEUR À RETENIR
- 35 GW solaire en France aujourd'hui → 48 GW objectif 2030 → 55-80 GW objectif 2035 (PPE)
- 2,9 GW raccordés au S1 2026 = déjà l'objectif annuel PPE entier
- 1,9 TWh non injectés en H1 2026 = la production de ~165 000 foyers annulée par manque de réseau
- 10 % du territoire fermé aux raccordements, délais jusqu'à 5 ans
- 410 heures à prix négatif en H1 2026 : le signal du saturation réseau
- EPR2 : 1,7 GW · 12-14 ans de construction · ~10-12 Md€ · retours attendus 2037-2040
- COP31 : 195 pays · 9-20 novembre 2026 · Antalya, Turquie
- COP17 : 30 % terres/mers protégées d'ici 2030 · Erevan, Arménie (en cours)
🗺️ SOURCES
- RTE — Futurs énergétiques 2050 (consultation 2026)
- RTE — Synthèse Futurs énergétiques 2050
- Les Énergies Renouvelables — 2,9 GW solaire raccordés en H1 2026
- Media24 — France : 34 GW solaire franchis (sept. 2026)
- Serena Energy — Objectifs PPE 2026 : solaire
- Connaissance des Énergies — COP31 : l'UE et l'électrification propre
- Conseil de l'UE — Position COP31 et COP17 (12 oct. 2026)
- EU Monitoring — COP31 et COP17 : priorités UE
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