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Le courage de ne pas aller bien : 10 millions de Français éco-anxieux, et les thérapeutes qui les remettent en mouvement

· Sciences Humaines · Le Repos du Guerrier · par Alexandre Meyrignac

Après un été 2026 de canicules et d'incendies, les consultations pour éco-anxiété ont bondi en France. Là où on attendait des pathologies, les cliniciens découvrent des patients lucides — qui ont besoin de transformer leurs émotions en action. Les climate cafés leur montrent comment.

Le courage de ne pas aller bien : 10 millions de Français éco-anxieux, et les thérapeutes qui les remettent…

Samedi 24 octobre 2026 — Le Repos du Guerrier — Rubrique : Sciences Humaines

Résumé : Après un été 2026 de canicules et d'incendies, les consultations pour éco-anxiété ont bondi en France. Là où on attendait des pathologies, les cliniciens découvrent des patients lucides — qui ont besoin non pas de calmer leurs émotions, mais de les transformer en action.


🧘 L'histoire humaine — Le temps des thérapeutes du vivant

C'était l'été le plus difficile de mémoire de soignant. Trois vagues de chaleur successives, des incendies dans l'arrière-pays varois et les Pyrénées, et une nuit de juillet où le thermomètre n'est pas descendu sous les 30 °C à Montpellier. Pour des milliers de Français, l'été 2026 n'a pas seulement été difficile à vivre physiquement : il a transformé une inquiétude diffuse, théorique, en quelque chose d'autre — une certitude viscérale que le monde est en train de basculer.

Dans les semaines qui ont suivi, les cabinets de psychologues ont reçu un afflux inhabituel. Pas seulement des gens en crise aiguë. Plutôt des personnes qui arrivaient en disant : "Je sais que je devrais aller bien. Je ne suis pas en danger immédiat. Mais je n'arrive plus à m'endormir sans penser aux forêts qui brûlent."

Ce n'est pas une maladie. C'est quelque chose de plus récent — et à certains égards de plus difficile à nommer.

Éco-anxiété ou solastalgie : deux visages de la même souffrance. L'éco-anxiété — terme popularisé par l'American Psychological Association en 2017 — désigne une peur anticipée et chronique d'un cataclysme environnemental futur. La solastalgie, concept forgé en 2003 par le philosophe australien Glenn Albrecht, désigne la souffrance liée à la transformation présente de son cadre de vie familier. L'une anticipe. L'autre constate. Cet été, beaucoup de Français ont vécu les deux à la fois.

Selon l'enquête de l'Observatoire de l'éco-anxiété (Obseca), publiée avec l'ADEME en avril 2025, environ 2,1 millions de Français étaient très fortement éco-anxieux, et 420 000 risquaient de développer une psychopathologie réactionnelle (dépression ou trouble anxieux sévère). L'enquête portait sur 998 personnes âgées de 15 à 64 ans. Après l'été 2026, les données actualisées citées par E-Santé.fr font état de 10,5 millions de Français ressentant une forme de détresse écologique, dont 4,2 millions de manière intense.

Le fait contre-intuitif : l'ADEME ne qualifie pas ces personnes de malades. Elle les appelle des « éco-clairvoyants » — des individus qui voient clairement les risques et les possibles, et dont la douleur est une réponse adaptative, pas un dysfonctionnement.

Le Pr Antoine Pelissolo, psychiatre et chercheur au CHU Henri Mondor (Créteil), est l'un des cliniciens français qui ont le plus travaillé sur ce sujet. Sa méthode de prise en charge tient en trois temps : d'abord, dit-il, « il faut écouter les angoisses » — les valider sans les minimiser ni les pathologiser. Ensuite, réduire la culpabilité : beaucoup de patients éco-anxieux se croient personnellement responsables de tout. Et enfin, « on accompagne à l'engagement dans une cause que le patient choisit ». Pas pour "guérir", mais pour transformer. « Même si la perspective reste sombre, ils arrivent à profiter de l'instant présent », observe le psychiatre.

Ce n'est pas de la pensée positive. C'est de l'action concrète comme antidote à l'impuissance.

Les consultations pour éco-anxiété sont en hausse depuis la fin août — les thérapeutes spécialisés le confirment. Et c'est là que quelque chose de nouveau se met en place, en France comme ailleurs.


🛠️ L'outil pratique — Les climate cafés : un comptoir pour traverser les émotions climatiques ensemble

Imaginez un espace qui ressemblerait à la fois à un groupe de parole, à un atelier de philosophie et à une réunion de voisins. Pas de thérapeute au centre, pas de protocole médical, pas de diagnostic à l'entrée. Juste un groupe de personnes qui s'accordent le droit de dire : "C'est difficile."

C'est ce qu'on appelle un climate café. Le concept est né dans les pays anglo-saxons, porté notamment par le Good Grief Network, fondé par LaUra Schmidt aux États-Unis — un programme de soutien entre pairs en 10 étapes, inspiré des cercles de rétablissement. Il s'est ensuite diffusé en Europe sous le nom de cercles de parole écologiques, souvent inspirés du Travail qui relie (The Work That Reconnects), méthode développée depuis les années 1980 par la philosophe Joanna Macy.

Une revue de littérature publiée en juin 2025 dans le Journal of Climate Change and Health a analysé 41 études et retours d'expérience sur ces espaces. Résultat : les participants rapportent moins d'isolement, moins d'anxiété et davantage d'espoir après quelques séances. L'évaluation académique formelle reste à construire — les chercheurs le reconnaissent eux-mêmes. Mais les retours convergent sur un point : la douleur partagée n'est plus la même douleur.

Ce qui distingue les climate cafés d'une thérapie classique, c'est leur philosophie : il n'y a pas de "guérison" à atteindre. Il y a un travail émotionnel collectif — nommer ce qu'on ressent, partager ce qu'on redoute, décider ensemble ce qu'on peut faire.

Trouver ou créer un climate café près de chez vous :

Vous n'en trouvez pas ? Vous pouvez en créer un. La recette est simple : 6 à 12 personnes, une heure et demie, un animateur volontaire, et une question de départ — "Qu'est-ce qui vous pèse en ce moment quand vous pensez à la planète ?" C'est tout. Le reste vient tout seul.


📌 Repère — Éco-anxiété vs solastalgie

| | Éco-anxiété | Solastalgie |

|---|---|---|

| Origine | APA (2017) | Glenn Albrecht (2003) |

| Rapport au temps | Peur du futur | Douleur du présent |

| Exemple | Angoisses nocturnes après un rapport GIEC | Souffrance d'un habitant de Gironde dont la forêt a brûlé |

| Approche | Action collective, thérapie, sortir de l'impuissance | Deuil, rituels de la perte, reconstruction du sens |


📚 Sources

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