Samedi 24 octobre 2026 — Le Repos du Guerrier — Rubrique : Sciences Humaines
Résumé : Après un été 2026 de canicules et d'incendies, les consultations pour éco-anxiété ont bondi en France. Là où on attendait des pathologies, les cliniciens découvrent des patients lucides — qui ont besoin non pas de calmer leurs émotions, mais de les transformer en action.
🧘 L'histoire humaine — Le temps des thérapeutes du vivant
C'était l'été le plus difficile de mémoire de soignant. Trois vagues de chaleur successives, des incendies dans l'arrière-pays varois et les Pyrénées, et une nuit de juillet où le thermomètre n'est pas descendu sous les 30 °C à Montpellier. Pour des milliers de Français, l'été 2026 n'a pas seulement été difficile à vivre physiquement : il a transformé une inquiétude diffuse, théorique, en quelque chose d'autre — une certitude viscérale que le monde est en train de basculer.
Dans les semaines qui ont suivi, les cabinets de psychologues ont reçu un afflux inhabituel. Pas seulement des gens en crise aiguë. Plutôt des personnes qui arrivaient en disant : "Je sais que je devrais aller bien. Je ne suis pas en danger immédiat. Mais je n'arrive plus à m'endormir sans penser aux forêts qui brûlent."
Ce n'est pas une maladie. C'est quelque chose de plus récent — et à certains égards de plus difficile à nommer.
Éco-anxiété ou solastalgie : deux visages de la même souffrance. L'éco-anxiété — terme popularisé par l'American Psychological Association en 2017 — désigne une peur anticipée et chronique d'un cataclysme environnemental futur. La solastalgie, concept forgé en 2003 par le philosophe australien Glenn Albrecht, désigne la souffrance liée à la transformation présente de son cadre de vie familier. L'une anticipe. L'autre constate. Cet été, beaucoup de Français ont vécu les deux à la fois.
Selon l'enquête de l'Observatoire de l'éco-anxiété (Obseca), publiée avec l'ADEME en avril 2025, environ 2,1 millions de Français étaient très fortement éco-anxieux, et 420 000 risquaient de développer une psychopathologie réactionnelle (dépression ou trouble anxieux sévère). L'enquête portait sur 998 personnes âgées de 15 à 64 ans. Après l'été 2026, les données actualisées citées par E-Santé.fr font état de 10,5 millions de Français ressentant une forme de détresse écologique, dont 4,2 millions de manière intense.
Le fait contre-intuitif : l'ADEME ne qualifie pas ces personnes de malades. Elle les appelle des « éco-clairvoyants » — des individus qui voient clairement les risques et les possibles, et dont la douleur est une réponse adaptative, pas un dysfonctionnement.
Le Pr Antoine Pelissolo, psychiatre et chercheur au CHU Henri Mondor (Créteil), est l'un des cliniciens français qui ont le plus travaillé sur ce sujet. Sa méthode de prise en charge tient en trois temps : d'abord, dit-il, « il faut écouter les angoisses » — les valider sans les minimiser ni les pathologiser. Ensuite, réduire la culpabilité : beaucoup de patients éco-anxieux se croient personnellement responsables de tout. Et enfin, « on accompagne à l'engagement dans une cause que le patient choisit ». Pas pour "guérir", mais pour transformer. « Même si la perspective reste sombre, ils arrivent à profiter de l'instant présent », observe le psychiatre.
Ce n'est pas de la pensée positive. C'est de l'action concrète comme antidote à l'impuissance.
Les consultations pour éco-anxiété sont en hausse depuis la fin août — les thérapeutes spécialisés le confirment. Et c'est là que quelque chose de nouveau se met en place, en France comme ailleurs.
🛠️ L'outil pratique — Les climate cafés : un comptoir pour traverser les émotions climatiques ensemble
Imaginez un espace qui ressemblerait à la fois à un groupe de parole, à un atelier de philosophie et à une réunion de voisins. Pas de thérapeute au centre, pas de protocole médical, pas de diagnostic à l'entrée. Juste un groupe de personnes qui s'accordent le droit de dire : "C'est difficile."
C'est ce qu'on appelle un climate café. Le concept est né dans les pays anglo-saxons, porté notamment par le Good Grief Network, fondé par LaUra Schmidt aux États-Unis — un programme de soutien entre pairs en 10 étapes, inspiré des cercles de rétablissement. Il s'est ensuite diffusé en Europe sous le nom de cercles de parole écologiques, souvent inspirés du Travail qui relie (The Work That Reconnects), méthode développée depuis les années 1980 par la philosophe Joanna Macy.
Une revue de littérature publiée en juin 2025 dans le Journal of Climate Change and Health a analysé 41 études et retours d'expérience sur ces espaces. Résultat : les participants rapportent moins d'isolement, moins d'anxiété et davantage d'espoir après quelques séances. L'évaluation académique formelle reste à construire — les chercheurs le reconnaissent eux-mêmes. Mais les retours convergent sur un point : la douleur partagée n'est plus la même douleur.
Ce qui distingue les climate cafés d'une thérapie classique, c'est leur philosophie : il n'y a pas de "guérison" à atteindre. Il y a un travail émotionnel collectif — nommer ce qu'on ressent, partager ce qu'on redoute, décider ensemble ce qu'on peut faire.
Trouver ou créer un climate café près de chez vous :
- La ville de Paris répertorie des ateliers "Travail qui relie" organisés par des associations locales — renseignez-vous auprès de votre mairie.
- L'association Amata propose des sessions d'éco-psychologie accessibles sur HelloAsso.
- Le réseau Roseaux Dansants (entransition.fr) organise des sessions dans toute la France.
- Pour les professionnels de santé, le réseau ANFE forme les ergothérapeutes à l'accompagnement de l'éco-anxiété.
- En cas de détresse persistante, info.gouv.fr recense les ressources disponibles : psycom.org, santementale-info-service.fr, et le simulateur « Nos gestes climat » de l'ADEME (pour passer de l'angoisse à l'action concrète).
Vous n'en trouvez pas ? Vous pouvez en créer un. La recette est simple : 6 à 12 personnes, une heure et demie, un animateur volontaire, et une question de départ — "Qu'est-ce qui vous pèse en ce moment quand vous pensez à la planète ?" C'est tout. Le reste vient tout seul.
📌 Repère — Éco-anxiété vs solastalgie
| | Éco-anxiété | Solastalgie |
|---|---|---|
| Origine | APA (2017) | Glenn Albrecht (2003) |
| Rapport au temps | Peur du futur | Douleur du présent |
| Exemple | Angoisses nocturnes après un rapport GIEC | Souffrance d'un habitant de Gironde dont la forêt a brûlé |
| Approche | Action collective, thérapie, sortir de l'impuissance | Deuil, rituels de la perte, reconstruction du sens |
📚 Sources
- ADEME / Obseca — Éco-anxiété, état des lieux en France (avril 2025)
- E-Santé.fr — Éco-anxiété après l'été 2026 (août 2026)
- Allodocteurs.fr — Pr Pelissolo : « Tant que les choses ne bougent pas, on sera éco-anxieux »
- Journal of Climate Change and Health — Climate cafés, revue de littérature (juin 2025)
- Oxfam France — Solastalgie et éco-anxiété : définitions
- Environmental Health News — Groupes thérapeutiques pour l'éco-détresse (sept. 2024)
- Info.gouv.fr — Comment gérer l'éco-anxiété ?
- France 3 — 15 millions d'éco-anxieux : les jeunes en première ligne
- Entrevue.fr — Consultations pour éco-anxiété en hausse après les canicules
- Le Quotidien du Médecin — Pr Pelissolo : les médecins doivent être à l'écoute des souffrances écologiques