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2035, la France a-t-elle quitté les fossiles ? — Quatre scénarios pour une révolution à 100 milliards

· Sectoriel · Le Futur Proche · par Alexandre Meyrignac

La France brûle encore 900 TWh de fossiles par an malgré une électricité décarbonée à 90 %. La PPE3 fixe un objectif vertigineux : 330 TWh en 2035. Entre le zéro offre pour l'appel d'offres d'Oléron et le record solaire de 34 GW, quatre scénarios pour lire la décennie qui décide tout.

2035, la France a-t-elle quitté les fossiles ? — Quatre scénarios pour une révolution à 100 milliards
Photo : Unsplash — éolien offshore

2035, la France a-t-elle quitté les fossiles ?

Quatre scénarios pour une révolution électrique à 100 milliards

Mardi 20 octobre 2026 — Le Futur Proche — Rubrique : Sectoriel


L'énigme française de l'énergie tient en un paradoxe vertigineux. La France génère déjà 90 % de son électricité sans carbone — l'un des meilleurs taux mondiaux, fruit de 56 réacteurs nucléaires et d'un parc renouvelable en pleine expansion. Et pourtant, elle brûle encore 900 TWh de fossiles chaque année pour se chauffer, se déplacer, faire tourner ses usines. C'est l'équivalent de deux fois sa production nucléaire annuelle — consommés en fioul, en gaz naturel, en diesel. Le problème n'est pas l'électricité. C'est tout le reste.

La Programmation pluriannuelle de l'énergie 3 (PPE3), signée en février 2026, fixe un objectif historique : ramener cette consommation fossile à 330 TWh en 2035 — une réduction de 63 % en dix ans. Un chantier qui engage 100 milliards d'euros dans le réseau électrique seul et nécessite une transformation simultanée du parc électrique, du bâti, des transports et de l'industrie. Quatre scénarios pour une décennie sans équivalent.


⚡ Carte de départ : ce que la France a déjà construit

Avant de projeter, les fondations. En juin 2026, la France a franchi la barre des 34 GW solaires installés — un parc qui a triplé en cinq ans, adossé à une production de 14,1 TWh au seul deuxième trimestre 2026 (+ 18 % sur un an). Le solaire couvre désormais 8,6 % de la consommation nationale en été.

L'éolien en mer cumule 6,84 GW attribués dont 1,9 GW en exploitation. Et l'investissement annuel total dans la transition atteint 102 milliards d'euros en 2024, avec un objectif de doublement d'ici 2030 — soit 200 milliards d'euros par an, environ 6,5 % du PIB. Ces jalons sont réels. Mais l'écart entre l'ambition 2035 et l'exécution actuelle est colossal, comme le résument quatre trajectoires.


🗺️ Scénario 1 — La trajectoire officielle : « France 70 » (probabilité estimée : 40 %)

Hypothèse : la PPE3 est suivie à la lettre. Le résultat serait spectaculaire.

D'ici 2030, le solaire atteint 48 GW (+ 14 GW en quatre ans, soit 3,5 GW/an). L'éolien terrestre monte à 31 GW. En mer, 3,6 GW sont raccordés — modeste, mais les chantiers pour les 15 GW de 2035 sont déjà en cours. Le nucléaire produit 380 à 420 TWh, les six premiers EPR2 sont en construction. L'électrolyse hydrogène atteint 8 GW de capacité — permettant de décarboner 20 à 30 % de l'hydrogène industriel, notamment dans la chimie et la sidérurgie.

En 2035 : la France produit entre 650 et 693 TWh d'électricité décarbonée. Les fossiles tombent à 330 TWh. La part d'énergie décarbonée dans la consommation finale dépasse 70 % (contre 47 % en 2023, selon RTE).

Le goulot d'étranglement principal : RTE devra investir 37 milliards d'euros pour raccorder 22 GW d'éolien offshore d'ici 2040. Câbles sous-marins, postes côtiers, interconnexions continentales — ces décisions d'investissement se prennent aujourd'hui pour des ouvrages livrés entre 2032 et 2036.


🚀 Scénario 2 — L'accélération verte : « France 80 » (probabilité estimée : 20 %)

Hypothèse : les coûts baissent plus vite que prévu, la demande d'électricité propre décolle.

C'est le scénario haut de la PPE3, et celui que défend le Shift Project dans son livre Réussir à l'ère des crises, publié le 14 octobre 2026 chez Odile Jacob. La thèse centrale : l'électrification massive — véhicules électriques populaires (sous 15 000 € hors aide) et pompes à chaleur généralisées — pourrait seule réduire les émissions nationales d'un tiers. Si cette dynamique s'emballe, le solaire atteint 80 GW en 2035 (haut de fourchette PPE3) et l'offshore dépasse ses objectifs.

Le fait contre-intuitif de ce scénario : dans ce cas, la France deviendrait exportatrice nette d'électricité propre vers ses voisins — Allemagne, Espagne, Italie — qui ont besoin de puissance pilotable pour stabiliser leurs réseaux à forte pénétration éolienne et solaire intermittente. Le nucléaire français, souvent critiqué pour son inflexibilité, deviendrait alors une ressource géostratégique continentale. L'Europe paierait la France pour équilibrer ses réseaux.


⚠️ Scénario 3 — Le décrochage : « France 55 » (probabilité estimée : 30 %)

Hypothèse : les signaux d'alarme actuels se confirment et s'aggravent.

Un signal inquiétant est passé presque inaperçu au printemps 2026 : l'appel d'offres AO7 pour un parc au large d'Oléron n'a reçu aucune offre — une première dans l'histoire de l'éolien offshore français. La raison : le prix plafond fixé par l'État ne couvre plus les coûts réels, gonflés par l'inflation des matières premières (acier, cuivre, terres rares) et la concurrence mondiale pour les navires d'installation spécialisés.

Si ce phénomène se reproduit, si les recours judiciaires s'allongent, si la demande d'électricité ne décolle pas assez vite pour attirer les capitaux privés, la France risque de stagner à 55-60 % d'énergie décarbonée en 2035. La PPE3 elle-même prévoit une clause de révision en 2027 — signal discret que le gouvernement n'est pas certain de tenir la trajectoire.

L'implication géopolitique : l'UE importe encore 95 % de son pétrole et 90 % de son gaz. Tout retard dans la transition prolonge cette dépendance — et l'exposition aux crises d'approvisionnement que le conflit en Ukraine a déjà rendues douloureuses.


🌀 Scénario 4 — La disruption : « France X » (probabilité estimée : 10 %)

Hypothèse : une rupture technologique ou politique change les règles du jeu. Ce scénario peut basculer dans les deux sens.

Version positive : les cellules solaires tandem pérovskite/silicium (deux couches qui captent des longueurs d'onde différentes de la lumière — rendement théorique doublé par rapport au silicium seul) atteignent commercialement 30 % de rendement à coût comparable. Le prix du stockage batterie tombe sous 50 €/kWh (contre ~90 €/kWh aujourd'hui). Les SMR (Small Modular Reactors — réacteurs nucléaires de 50 à 300 MW fabriqués en usine, assemblables sur site en 4 à 5 ans, contre 15 ans pour un grand réacteur) se déploient plus rapidement que prévu. Dans ce cas, la France atteint la neutralité carbone électrique en 2032, avec des surplus massifs à valoriser.

Version perturbatrice : une canicule record combinée à une sécheresse du Rhône (indispensable au refroidissement des réacteurs nucléaires) force des arrêts non planifiés. La concurrence géopolitique pour les matériaux critiques (lithium, cobalt, terres rares) se durcit. Une réorientation politique majeure après 2027 gèle les projets en cours. Dans ce cas, les scénarios 1 et 2 s'effondrent, et 2040 remplace 2035 comme horizon réaliste.


🌊 Angle régional : Provence Grand Large, laboratoire du futur à 30 kilomètres de Marseille

À quelques milles nautiques des côtes provençales, le parc pilote Provence Grand Large — trois éoliennes flottantes pour 25 MW — est entièrement en service depuis 2025. C'est l'ancêtre direct des futurs parcs Méditerranée prévus dans la PPE3. La Méditerranée, trop profonde pour les fondations posées classiques (au-delà de 50 m, on fixe la turbine sur une plateforme flottante ancrée par des câbles tendus vers le fond), impose l'éolien flottant — une technologie encore jeune, dont le coût de production est deux à trois fois plus élevé que l'éolien posé. Pour atteindre les objectifs 2035, Provence Grand Large devra servir de modèle à des parcs vingt fois plus grands. Le défi : industrialiser en neuf ans ce qui a pris vingt ans en Atlantique du Nord.


📊 Le chiffre qui résume tout

De 900 à 330 TWh. C'est la réduction de consommation fossile que la France doit accomplir en dix ans selon la PPE3. Pour cadrer le chiffre : la consommation électrique totale de l'Allemagne, 83 millions d'habitants, est d'environ 500 TWh par an. La France doit donc effacer l'équivalent des deux tiers de cette consommation — en fossiles, en dix ans — tout en alimentant les nouveaux usages électriques (voitures, pompes à chaleur, industrie). Ce n'est pas un scénario économique ordinaire. Jancovici, dans Réussir à l'ère des crises, appelle cela « une économie de guerre, en temps de paix ».

45 % des foyers français chauffés au gaz ou au fioul représentent une inertie physique considérable : une chaudière dure vingt ans. Si les remplacements ne s'accélèrent pas radicalement dès 2027-2028, la trajectoire 2035 sera mathématiquement impossible. C'est là — dans les caves et les combles de France — que la transition se jouera.


📚 Sources

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