Samedi 17 octobre 2026 — Le Repos du Guerrier — Rubrique Associations & initiatives
Dans deux jours, 196 États ouvriront à Erevan le premier grand bilan de Kunming-Montréal. Les délégués débattront de chiffres et de mécanismes de financement. Mais ce samedi, avant les discours, il vaut la peine de regarder ce qui se passe hors des palais de congrès : les mains qui replantent, les cours d'eau qu'on libère de leurs digues, et une ancienne pharmacienne qui sème des couverts végétaux dans le Pas-de-Calais.
L'histoire : Agathe, pharmacienne devenue paysanne du sol vivant
Agathe Mullie a passé dix ans dans l'industrie pharmaceutique. Elle a mesuré des molécules, optimisé des process, analysé des données. Puis, en 2023, elle est rentrée sur la ferme familiale à Foncquevillers (Pas-de-Calais) : 400 hectares de blé tendre, de pommes de terre, de betteraves, de colza.
Elle aurait pu gérer la ferme comme avant. Elle a choisi de la transformer.
Sa démarche n'est pas un coup de folie romantique — c'est une pharmacienne qui s'est mise à lire des études de microbiologie des sols, à rejoindre le programme Covalo (porté par l'association PADV), à suivre deux journées de formation par an et à documenter chaque essai dans la base collective REXAgri. En deux ans, son indice de régénération du sol est passé de 41 à 54 sur 100.
Ce qui a changé concrètement : elle ne laboure plus les pommes de terre, sème des couverts végétaux qu'elle traite comme « une culture à part entière », et a pu faire l'impasse sur le dernier apport d'azote sur blé. Résultat : des économies sur les intrants, un prêt à taux préférentiel « Transition + » du Crédit agricole, et des primes de ses acheteurs Tereos et McCain pour les premières campagnes en agriculture régénérative.
Elle ne minimise pas les risques. « Cela ne laisse pas beaucoup de place à l'erreur », dit-elle au magazine Réussir. L'agriculture régénérative est exigeante au démarrage, surtout quand la ferme porte de l'endettement. C'est l'accompagnement collectif — les formations, les échanges de pairs, les bases de données partagées — qui rend le passage possible.
Le fait contre-intuitif
Les couverts végétaux (plantes semées entre deux cultures, puis fauchées) coûtent environ 150 €/ha. Mais ils mobilisent l'azote naturellement présent dans le sol, ce qui permet de réduire les apports d'engrais minéraux — dont la fabrication représente 1 à 2 % des émissions mondiales de CO₂. Autrement dit : planter pour ne pas épandre peut coûter moins cher tout en séquestrant du carbone. La chimie du sol fait le travail à la place de l'usine.
Le panorama : Mission Nature 2026, 28 chantiers qui n'attendent pas
Pendant que les diplomates préparent leurs valises pour Erevan, 28 équipes en France ont déjà commencé à restaurer des écosystèmes concrets. Le programme Mission Nature, piloté par l'Office français de la biodiversité (OFB) et FDJ United, a retenu 28 projets sur 128 dossiers déposés cette année — un taux de sélection de 22 %.
Le chiffre surprenant : le financement provient pour partie... d'un ticket de grattage. FDJ consacre une portion des recettes d'une offre de jeux spéciale à ces projets. Depuis 2023, 21,6 millions d'euros ont ainsi financé 92 projets de restauration. Un mécanisme de financement privé pour des biens communs naturels, à rebours de l'idée que la protection de la nature ne dépend que des budgets publics.
Ce que font ces 28 projets — répartition par type de milieu :
- 9 chantiers en zones humides
- 8 en prairies
- 6 en forêts
- 5 sur les littoraux
Parmi les porteurs : le Conservatoire d'espaces naturels de PACA, les Parcs nationaux des Calanques et de Port-Cros, le Conservatoire du littoral, et des structures ultramarines en Guadeloupe, La Réunion, Saint-Martin et Nouvelle-Calédonie.
Quelques exemples de chantiers retenus, selon la Banque des Territoires :
- Gironde : restauration du lit majeur du fleuve Ciron (syndicat mixte du bassin versant du Ciron)
- Maine-et-Loire : renaturation des affluents de l'Hyrôme (syndicat Layon Aubance Louets)
- Isère : reconquête des coteaux secs du Dauphiné (Grenoble Alpes Métropole)
- Nouvelle-Calédonie : renaturation d'une ancienne carrière sur les Îles Loyauté
Parmi les espèces ciblées : chauves-souris, vison d'Europe, oiseaux des zones humides, récifs d'huîtres plates.
Ce que les grands titres ne couvrent pas : certains de ces projets avancent depuis 2023 sans que personne n'en parle. La restauration écologique est lente et discrète. Elle produit des sols vivants, des cours d'eau qui débordent à nouveau dans leur plaine d'inondation, et des chauves-souris qui reviennent. Des chantiers qui avanceront qu'Erevan se passe bien ou non.
L'outil pratique : INPN Espèces, contribuer à la science en 3 gestes
Si vous voulez être utile à la biodiversité dès ce week-end, une application française l'y invite : INPN Espèces, éditée par le Muséum national d'Histoire naturelle.
Ce que ça fait : vous photographiez un animal, une plante ou un champignon. L'application propose une identification automatique. Vous partagez l'observation — elle entre dans les bases de données nationales utilisées par les scientifiques, les gestionnaires d'espaces naturels et les politiques de protection.
Pourquoi ça compte : les 28 projets Mission Nature et les décisions prises à Erevan reposent sur des données d'observation du terrain. Chaque observation validée dans INPN renforce la cartographie de la biodiversité française et aide à détecter des espèces là où on ne les attendait plus.
Pour commencer : gratuit, disponible sur Android et iOS, sans abonnement. Un téléphone, une photo, une localisation = une donnée scientifique.
À lundi : la COP17 ouvre à Erevan. On suivra les premières négociations sur le financement de la biodiversité, le point le plus litigieux.
Sources
- Mission Nature 2026 — Office français de la biodiversité
- Lauréats Mission Nature 2026 — Banque des Territoires
- 28 projets de restauration — Pitas
- Agathe Mullie, agriculture régénérative — Réussir
- Agriculture régénérative France — WaxMyWeb
- Programme Covalo / REXAgri — Agriculture du Vivant
- COP17 Erevan 19-30 octobre 2026 — FPWC
- INPN Espèces — Muséum national d'Histoire naturelle
- Lancement Mission Nature 2026 — Banque des Territoires