Reset 4 Impact › Le Geek Écolo Breaknews › édition du 8 octobre 2026

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Onze jours avant Erevan : le dossier qui ne peut plus attendre

· Sciences · La Lettre · par Alexandre Meyrignac

Dans onze jours ouvre à Erevan la première revue mondiale du Cadre Kunming-Montréal sur la biodiversité. La réalité est brutale : 8,4 % des océans protégés sur les 30 % visés, 489 millions de dollars mobilisés contre 200 milliards nécessaires — et 7 300 milliards qui financent encore la destruction de la nature.

Onze jours avant Erevan : le dossier qui ne peut plus attendre
Unsplash / Forêt brumeuse

Jeudi 8 octobre 2026 — La Lettre — Rubrique Sciences


Le compte à rebours est lancé.

Dans onze jours, le 19 octobre, les délégués de 196 pays convergeront vers Erevan, la capitale arménienne encadrée par le mont Ararat, pour la COP17 de la Convention sur la diversité biologique. Ce n'est pas la COP sur le climat — la plupart des gens ne l'ont pas encore inscrite dans leur agenda. Pourtant, ce qui se jouera dans les salles de négociation jusqu'au 30 octobre pourrait conditionner autant l'avenir de la planète que n'importe quel accord sur les gaz à effet de serre. La biodiversité, c'est le système d'exploitation de la Terre. On peut modifier le logiciel climat. Si on fait planter l'OS, tout s'effondre.

🌍 Le premier rapport de mi-parcours

En décembre 2022, à Montréal, 196 Parties signaient le Cadre mondial de la biodiversité Kunming-Montréal. Un accord à 23 cibles pour 2030. L'objectif-phare : protéger ou conserver 30 % des terres et 30 % des océans d'ici à la fin de la décennie. Le fameux « 30×30 ».

À Erevan, pour la première fois depuis 2022, les gouvernements feront le bilan collectif. Et voici ce que les données du secrétariat de la CBD (août 2026) révèlent : 17,6 % des terres et 8,4 % des mers sont aujourd'hui effectivement protégées. Pour les océans, atteindre 30 % en quatre ans supposerait de placer sous protection des zones marines supplémentaires à raison de 1,2 million de km² par an — soit l'équivalent de la superficie de la Mauritanie chaque année. Sur les 23 cibles, moins de la moitié des objectifs nationaux alignés sont sur la bonne trajectoire. La directrice exécutive de la CBD, Astrid Schomaker, résume prudemment : des progrès sont réels, mais « pas au rythme et à l'échelle nécessaires ».

Un record, tout de même : 130 Parties — plus de 70 % — avaient soumis leurs rapports nationaux avant le 13 août 2026. Un taux de participation inédit. Mais les rapports sans financement, c'est du cartonnage sans maçonnerie.


💰 Le vertige des chiffres à l'envers

L'écart financier est la plaie ouverte de cette négociation. Le Cadre prévoit au moins 200 milliards de dollars par an mobilisés pour la biodiversité d'ici 2030, dont au minimum 30 milliards de flux Nord-Sud. Le Fonds mondial pour la biodiversité (GBFF), censé en être le moteur, n'avait sécurisé que 489 millions de dollars au bilan préparatoire — soit moins de 1,6 % de l'objectif annuel.

Mais la contradiction la plus brutale est ailleurs. Pendant ces négociations, les mêmes États continuent d'arroser l'économie destructrice. Selon l'OCDE (2024), 2 600 milliards de dollars de subventions néfastes à la biodiversité coulent chaque année — agriculture intensive, pêche industrielle, étalement urbain subventionné. Et en 2023, les financements publics et privés dont l'impact direct sur la nature est négatif atteignaient 7 300 milliards de dollars, d'après le rapport IPBES adopté en février 2026. Pour mettre en perspective : l'ensemble du PIB français est d'environ 3 200 milliards de dollars. On détruit deux fois la France en valeur économique chaque année en finançant la destruction de la nature.


🏢 Les entreprises entrent dans l'équation

En février 2026, l'IPBES (l'équivalent du GIEC pour la biodiversité) a adopté à Manchester son premier rapport mondial sur les liens entre entreprises et biodiversité — 80 experts, 35 pays, 400 pages. Sa conclusion centrale : tous les acteurs économiques, quelle que soit leur taille ou leur secteur, ont un impact sur la biodiversité et en dépendent fortement. Les risques systémiques sont structurellement sous-estimés ; les incitations sont insuffisantes.

À Erevan, la Cible 15 du Cadre Kunming-Montréal sera au cœur des débats. Elle demande aux gouvernements d'encourager entreprises et institutions financières à mesurer, déclarer et réduire leurs impacts sur la nature. Pas d'obligation universelle de reporting — du moins pas encore. Mais la dynamique normative ressemble à ce que le TCFD a enclenché pour le climat il y a dix ans. Les entreprises qui n'anticipent pas la vague risquent de se retrouver nues quand la réglementation arrivera.


🏔️ Ce qui s'est raté à Oulan-Bator

Pour comprendre Erevan, il faut regarder ce qui vient de se passer en Mongolie. La COP17 sur la désertification (CNULCD) s'est tenue du 17 au 28 août à Oulan-Bator, sous le thème « Restaurer les terres, restaurer l'espoir ». Elle s'est terminée sans accord sur la sécheresse, les discussions renvoyées à 2028.

Les chiffres sont pourtant vertigineux : jusqu'à 40 % des terres émergées sont dégradées, touchant 3,2 milliards de personnes. La dégradation des sols coûte environ 900 milliards de dollars par an. La restauration nécessiterait 355 milliards par an entre 2025 et 2030 ; les investissements prévus n'atteignent que 77 milliards — un déficit annuel de 278 milliards. Les États-Unis et la Russie ont bloqué l'adoption de l'ordre du jour dès le premier jour, une première dans l'histoire de ces conférences.

Le signal est clair pour Erevan : le multilatéralisme environnemental est sous pression maximale. La mécanique du consensus peut bloquer même les évidences.


🗓️ Cinq décisions à surveiller à Erevan (19-30 octobre)

1. Le cadre méthodologique des crédits biodiversité. Comment certifier un gain de nature mesurable ? La bataille des standards commence, avec le risque de greenwashing et le refus de la « compensation » (no offsetting) comme doctrine de fond.

2. Le doublement du GBFF. Passer de 489 millions à 1 milliard de dollars sécurisés d'ici fin 2026 — un objectif modeste mais symboliquement crucial pour relancer la confiance.

3. Un indicateur commun de suivi pour les 23 cibles. Sans métrique partagée, le bilan en 2030 sera un dialogue de sourds.

4. Le Fonds de Cali — mécanisme de partage des bénéfices issus des séquences génétiques numériques (DSI), avec au moins 50 % des ressources destinées aux peuples autochtones et aux communautés locales. La mise en œuvre reste très débattue.

5. Le pays hôte de la COP18 en 2028 — une décision logistique qui est aussi un signal politique.


🇫🇷 La France à Erevan

La délégation française portait officiellement la position UE, favorable au 30×30 et au Traité sur la haute mer (BBNJ). Ce traité, adopté en 2023, attendait encore 39 ratifications sur les 60 nécessaires pour son entrée en vigueur au printemps 2026 — il est donc toujours en suspens. En parallèle, la Stratégie nationale biodiversité 2030 (SNB2030) a été adoptée mais attend ses lignes budgétaires fermes. Des ONG françaises épinglent l'écart entre les positions en salle de négociation et les moyens alloués à l'OFB (Office français de la biodiversité) ou aux aires protégées terrestres.


🔬 Le fait méconnu

Les États-Unis ont signé la Convention sur la diversité biologique à Rio en 1992. Ils ne l'ont jamais ratifiée. Washington n'est donc pas une Partie — il n'a aucun droit de vote, même observateur limité. La première économie mondiale, qui abrite pourtant 12 % des espèces de mammifères du globe, est hors-jeu institutionnel. Contraste saisissant : les États-Unis ont pourtant joué un rôle moteur dans la ratification du Traité sur la haute mer et dans les discussions sur les subventions à la pêche à l'OMC. La politique de l'à-la-carte en matière environnementale a ses limites — et ses coûts pour la crédibilité du multilatéralisme.


🌱 La note d'espoir

Le CIRAD co-organise deux side-events à Erevan pour montrer que des territoires agricoles et forestiers peuvent, en même temps, être productifs, biodiversifiés et ancrés dans les savoirs locaux. Des expériences menées en Afrique et en Amérique latine — des paysages culturellement et biologiquement diversifiés qui coexistent avec l'agriculture vivrière. L'agroécologie comme réponse concrète à l'impasse de la « conservation contre les hommes ».

Dans onze jours, Erevan. Le monde a fait ses devoirs à 70 %. Il reste à transformer les rapports en engagements crédibles.


📚 Sources

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