Vendredi 2 octobre 2026 · Format : Le Repos du Guerrier · Rubrique : Sciences
Il n'a pas de compte vérifié sur les réseaux. Il ne fait pas les plateaux télévisés. Alain Karsenty passe ses journées dans les chiffres et les forêts d'Afrique centrale — ou plutôt dans les rapports qui en parlent, depuis son bureau au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). Dans seize jours, il sera à Erevan, en Arménie, pour la COP17 sur la biodiversité (18-30 octobre 2026). Comme il l'a fait pour toutes les grandes conférences depuis vingt ans, il sera dans les couloirs, dans les side-events, armé de tableaux et d'une conviction : on ne sauvera pas la biodiversité avec des mécanismes mal conçus.
Sa spécialité : les mécanismes REDD+, les paiements pour services environnementaux, et depuis deux ans, le débat brûlant sur les « crédits biodiversité ». Un marché en plein essor — certaines projections évoquent plusieurs milliards de dollars d'ici 2030 — qui soulève une question de fond : peut-on « compenser » la destruction d'un écosystème ici par la restauration d'un autre là ?
Sa réponse est non. Et il l'argumente avec une précision d'horloger.
Le piège du mot « crédit »
Dans une analyse de référence publiée par le Cirad, Karsenty pointe une faille terminologique aux conséquences considérables : tout crédit implique un débit. Si une entreprise peut « compenser » la destruction d'une zone humide en Normandie par la restauration d'une forêt au Gabon, la zone humide normande, elle, est perdue.
Le risque : que les acteurs économiques utilisent ce marché naissant pour continuer à détruire en achetant des permis de nuire déguisés en investissements verts. Ce que le chercheur qualifie, sobrement, de « principal risque du marché des crédits biodiversité : encourager le greenwashing ».
Ce qu'il propose à la place. Dans sa présentation au colloque Agter (novembre 2025), Karsenty défend une évolution en trois points :
- Passer de la compensation à la contribution : financer des actions positives pour la nature, sans prétendre effacer des dommages irréversibles.
- Changer le mot : « certificats d'impacts positifs sur la biodiversité » plutôt que « crédits » — une nuance qui change le cadre mental et juridique.
- Intégrer carbone, biodiversité, eau et sols dans un système cohérent unique, inscrit dans l'Article 6.8 de l'Accord de Paris.
Cette querelle de terminologie n'est pas un détail académique. Elle conditionne l'architecture réglementaire qui déterminera, dans la décennie à venir, si les forêts tropicales et les zones humides ont une chance de survie économique.
COP17 à Erevan : bilan à mi-chemin de Kunming-Montréal
À Erevan, les 196 pays signataires de la Convention sur la Diversité Biologique se retrouveront pour examiner les engagements pris en 2022 dans le cadre du Cadre mondial de Kunming-Montréal. L'objectif phare de ce texte : protéger 30 % des terres et des mers d'ici 2030. À mi-parcours, seuls 17 % des terres et 8 % des océans sont effectivement protégés selon le Secrétariat de la CDB — l'écart est vertigineux.
Le Cirad co-organise deux événements parallèles à cette COP17 : le 21 octobre, un side-event sur les territoires partagés (concilier production agricole et biodiversité au niveau local) ; le 28 octobre, une session sur la restauration inclusive des écosystèmes, croisant savoirs communautaires, agroécologie et intelligence artificielle.
En coulisses : BIOREFOREST recartographie nos forêts
Pendant que les négociateurs s'affrontent sur les mécanismes financiers, huit institutions européennes lancent BIOREFOREST, un projet de 2,3 millions d'euros financé par l'UE (Allemagne, France, Italie, Suisse, Suède, Autriche, Espagne — durée : 2026-2029). L'objectif : reconstruire des forêts après les perturbations naturelles — incendies, tempêtes, sécheresses — en intégrant la biodiversité dès la planification du reboisement.
L'angle original : une IA explicable (XAI) sera utilisée pour recommander les meilleures stratégies site par site. Une IA qui montre ses raisonnements, pour que les forestiers et les communautés locales puissent comprendre — et contester — les recommandations. La question reste entière : replanter quoi, où, comment, dans un climat qui dérègle les cycles naturels ?
🛠️ L'outil de la semaine : Nos Gestes Climat
Si vous n'avez jamais calculé votre empreinte carbone personnelle, ce vendredi est le moment idéal. Nos Gestes Climat est le calculateur de référence en France : gratuit, open-source, développé par l'ADEME en partenariat avec beta.gouv.fr, il a accompagné 3 millions de simulations depuis sa création.
Ce qu'il calcule, en 10 minutes :
- Votre empreinte carbone décomposée par postes (logement, transport, alimentation, consommation numérique)
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- Des actions concrètes et priorisées selon votre profil de vie
Fait peu connu : le modèle de calcul est entièrement public et modifiable — n'importe quel citoyen peut proposer une amélioration sur GitHub. C'est peut-être le seul outil du quotidien dont on peut lire le code source.
Nouveauté 2026 : un module collectif pour calculer l'empreinte de votre équipe, de votre commune ou de votre école, et déclencher des engagements collectifs mesurables.
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Sources
- COP17 Biodiversité, 18-30 octobre 2026, Erevan — Cirad
- Crédits ou certificats biodiversité ? Analyse d'Alain Karsenty — Cirad
- Présentation complète (PDF) — Agter / Karsenty, nov. 2025
- Conférence d'Erevan 2026 sur la biodiversité — Wikipédia
- Projet BIOREFOREST — BiodivERsA / UE
- Nos Gestes Climat — ADEME / beta.gouv.fr
- Profil Alain Karsenty — Fondation pour la recherche sur la biodiversité
- Personnalités de la transition écologique à suivre en 2026 — RSE Data News
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