Dimanche 27 septembre 2026 · Format : Le Futur Proche · Rubrique : Social
On parle beaucoup de gigawatts, de CO₂ et de cellules solaires. On parle beaucoup moins des 7,8 millions de mineurs de charbon dont le métier disparaît, des 4,2 millions de Français paralysés par l'éco-anxiété, des 3,9 millions de locataires dans des logements bientôt interdits à la location. La transition écologique est en marche. Mais elle peut laisser derrière elle la moitié de ceux qui en ont le plus besoin — ou, au contraire, devenir le levier le plus puissant de réduction des inégalités depuis les Trente Glorieuses. Tout se joue dans les huit prochaines années. Voyage en 2035.
📊 L'état des lieux : une transition qui oublie les gens
Un seul chiffre suffit à mesurer le fossé : selon l'évaluation mondiale de la World Benchmarking Alliance publiée en 2026, couvrant 1 600 entreprises et 400 institutions financières, seulement 5 % des entreprises intègrent les impacts sur les travailleurs et les communautés dans leurs plans de transition climatique. Et seulement 4 % disposent d'objectifs mesurables pour gérer ces impacts.
Traduction : 96 % des grands acteurs économiques planifient leur décarbonation comme si les humains n'existaient pas.
Du côté des États, le bilan est légèrement meilleur — mais le mot « légèrement » est important. Le nouveau rapport de l'Organisation Internationale du Travail (OIT, février 2026) analyse 123 contributions nationales (NDC 3.0) : 79 % mentionnent désormais la transition juste (contre 50 % dans les cycles précédents). Progrès réel. Mais seulement 33 % incluent des références au travail décent, et 43 % au dialogue social. Promettre, oui. Agir, moins.
À la COP31 d'Antalya (novembre 2026), un mécanisme de transition juste sera officiellement sur la table. Un seul chiffre résume l'urgence : selon l'OCDE, les travailleurs perdent en moyenne 58 % de leurs revenus après des licenciements massifs liés à la fermeture d'industries fossiles. Avec 3,1 millions de mineurs de charbon dans le monde (sur 7,8 millions dans le secteur), l'enjeu n'est pas symbolique.
🔮 Scénario 1 (2035) : la Transition qui Oublie
Imaginez 2035 sans mécanisme social robuste. Ce n'est pas de la science-fiction : c'est la trajectoire par défaut si rien ne change.
Les travailleurs des secteurs fossiles ont perdu leur emploi entre 2026 et 2030, lors des fermetures de centrales à charbon et d'usines pétrochimiques imposées par la réglementation européenne. Requalification ? Elle a existé sur le papier, mais les formations ont duré en moyenne 6 semaines pour des métiers qui demandent 2 ans. Résultat : des territoires entiers, du bassin minier du Nord aux raffineries de Provence, sont devenus des zones de chômage structurel.
Les locataires précaires ont eux aussi subi la transition par le bas. L'interdiction de louer les logements classés G (depuis 2025) puis F (2028) a contraint des propriétaires à rénover… ou à retirer 3,9 millions de logements du marché. Pour ceux qui n'ont pas les 25 000 à 46 000 € de travaux, le choix a été simple : vendre à des fonds immobiliers qui, eux, ont les moyens de rénover. Les ménages les plus modestes, déjà dans les logements les plus énergivores, se retrouvent dans une compétition encore plus féroce pour un parc locatif réduit.
Les jeunes ? Ils portent tout ça dans leur corps. En France, 4,2 millions de personnes sont déjà fortement éco-anxieuses, selon une étude ADEME/INSEE d'août 2026. Les 25-34 ans sont le groupe le plus vulnérable : 10 % sont classés « très fortement éco-anxieux », contre 5 % en moyenne. Pas d'emploi stable, logement incertain, avenir climatique flou : la dette psychologique de la transition s'accumule.
Dans ce scénario, la transition réussit techniquement — les émissions baissent — mais fracture la société. Les gagnants ? Ceux qui avaient déjà du capital : financier, foncier, humain.
🌱 Scénario 2 (2035) : la Transition Réparatrice
Mais il existe un autre futur. Et des signaux le rendent crédible.
Côté emploi, l'AIE (rapport 2025) documente que le secteur énergétique mondial emploie désormais 76 millions de personnes — en croissance de 2,2 % par an, soit plus vite que l'économie mondiale. Les énergies propres ont créé 3,9 millions d'emplois depuis 2019. Le solaire seul représente 50 % des créations dans l'électricité. D'ici 2035, l'AIE projette 3,4 à 4,6 millions d'emplois supplémentaires. Ce vivier existe.
Côté logement, le modèle existe aussi. La Pologne a négocié avec ses syndicats miniers avant d'annoncer la fermeture des mines : reconversion des travailleurs, assistance économique aux régions, calendrier co-construit. En Colombie, les communautés autochtones et afro-colombiennes reçoivent une participation financière directe dans les projets d'énergie renouvelable. Au Canada, des fonds souverains permettent aux communautés autochtones de posséder des parts de projets propres, plutôt que de simplement les accueillir.
Côté psychologie, les outils existent pour transformer l'éco-anxiété en éco-action. Des études montrent que l'implication directe dans des projets de transition locale — rénovation participative, jardins partagés, coopératives énergétiques — réduit significativement le niveau d'anxiété. L'éco-anxiété n'est pas une maladie : c'est une réponse rationnelle à une situation réelle. Le remède n'est pas le déni mais l'engagement.
Dans ce scénario, la bifurcation est un tremplin. La France de 2035 a ses quartiers les mieux rénovés dans les zones les plus modestes, ses régions anciennement industrielles devenues pôles d'excellence en fabrication de panneaux solaires et de pompes à chaleur, ses jeunes les plus éco-anxieux devenus les plus actifs dans la gouvernance locale de la transition.
🧠 Pour comprendre
La transition juste (en anglais : just transition) est un concept né dans les syndicats américains dans les années 1980 : l'idée qu'on ne peut pas demander aux travailleurs des industries polluantes de payer seuls le prix de la décarbonation. Elle s'est depuis élargie à toutes les populations qui subissent la double peine : déjà vulnérables, et en première ligne des effets du changement climatique. Un DPE (Diagnostic de Performance Énergétique) classé G signifie une consommation supérieure à 450 kWh/m² par an — soit une facture de chauffage 3 à 5 fois plus élevée que dans un logement récent, pour les ménages qui ont déjà le moins de marge.
💡 Le saviez-vous ?
Dans une seule cuillère à café de sol forestier, il peut y avoir jusqu'à 10 mètres de filaments mycorhiziens — ces filaments de champignons qui relient les arbres entre eux et leur permettent d'échanger nutriments et signaux d'alerte. La première carte mondiale de ces réseaux vient d'être publiée dans Science (juin 2026, SPUN, 322 études analysées par IA) : 47 % de densité en moins dans les terres agricoles par rapport aux écosystèmes naturels. La forêt parle — c'est l'agriculture intensive qui coupe le son.
Brèves
- COP31 (Sectoriel) À Antalya en novembre 2026, un mécanisme officiel de transition juste sera négocié. Le Programme de travail sur la transition juste (JTWP) acte que la décarbonation ne peut pas être socialement neutre. Bataille centrale : les pays riches veulent limiter le scope à l'abandon des fossiles ; les pays en développement réclament l'industrialisation verte et le financement du développement. Climate Change News
- Logement (Social / Régional) Depuis janvier 2025, les logements G (>450 kWh/m²/an) ne peuvent plus être mis en location en France. En 2028, ce sera au tour des F. Au total, 3,9 millions de logements — soit 12,7 % du parc résidentiel — sont concernés. Le coût moyen de rénovation : 25 000 € en collectif, 46 000 € en maison individuelle. L'enjeu : éviter que cette réglementation légitime ne se retourne contre les locataires les plus précaires. Hellio
- Associations & initiatives La Coopérative Oasis rassemble en ligne ce lundi 28 septembre (18h-20h, gratuit) des acteurs d'éco-lieux pour questionner leur ancrage territorial : coopération villageoise, liens avec les ruralités environnantes, avant-garde d'un modèle de société post-urbain ? Inscription : helloasso.com
🎬 À voir
Webinaire Coopérative Oasis — « Éco-lieux : avant-garde de la société écologique post-urbaine ? »
Lundi 28 septembre 2026, 18h-20h — gratuit
La Coopérative Oasis et le Mouvement post-urbain explorent si les éco-lieux sont en train d'inventer un nouveau contrat social territorial. Témoignages du Moulinage de Chirols et de l'Oasis de Chamousset. Un webinaire concret, avec des gens qui ont sauté le pas — idéal si vous vous demandez ce que « changer de vie » veut dire dans les faits.
🔮 Question du jour
Si votre organisation avait à publier d'ici 2028 un plan de transition juste — comment vos équipes, vos fournisseurs et les communautés autour de vous bénéficieront-ils de votre décarbonation — par où commenceriez-vous ?
Pour aller plus loin
- World Benchmarking Alliance — Just Transition Assessment 2026 : chiffres clés
- OIT — Rapport NDC 3.0 et transition juste, 123 pays (février 2026)
- IEA — World Energy Employment 2025 : 76 millions d'emplois dans l'énergie
- Inside Climate News — Équité dans les transitions énergétiques (juillet 2026)
- Climate Change News — De Belém à Antalya : défis du mécanisme de transition juste (sept. 2026)
- ADEME/INSEE — Statistiques éco-anxiété France 2026
- Hellio — Interdiction de location DPE F et G, bilan 2026
- Science/SPUN — Première carte mondiale des réseaux mycorhiziens, juin 2026
- Coopérative Oasis — Webinaire éco-lieux 28 septembre 2026