Mercredi 26 août 2026 · Format : La Lettre
Pendant qu'on débattait de solaire et d'éolien, une énergie oubliée depuis 50 ans vient d'être réinventée… par des foreurs de pétrole. L'ironie est totale.
Il y a un endroit près de Reno, dans le Nevada, où l'on fore des puits à 3 kilomètres de profondeur dans de la roche granitique sèche, sans aucune source d'eau naturelle, pour en extraire de la chaleur. Pas pour chauffer des bâtiments : pour produire de l'électricité. En continu, 24 h/24. Sans vent, sans soleil, sans batterie.
La startup s'appelle Fervo Energy. En 2023, elle a alimenté le réseau électrique du Nevada avec de la géothermie dite « améliorée » (Enhanced Geothermal Systems, ou EGS). Google a signé le contrat d'achat. Personne ou presque n'en a parlé.
« La géothermie classique, c'est chercher de l'eau chaude là où elle existe déjà. L'EGS, c'est créer le réservoir soi-même, n'importe où sur Terre. » — Tim Latimer, CEO de Fervo Energy (MIT Technology Review, 2024)
Pourquoi elle a mis 40 ans à émerger
La géothermie traditionnelle était prisonnière de sa géographie : Islande, Nouvelle-Zélande, Kenya, quelques coins de Californie. Partout ailleurs, soit 95 % du monde, c'était inaccessible.
Ce qui a tout changé ? La révolution du pétrole de schiste. L'industrie pétrolière a développé des techniques de forage directionnel et de fracturation d'une précision chirurgicale. Fervo et ses concurrents ont pris exactement ces techniques… et les ont appliquées à la roche chaude.
- 5 000 m : profondeur à laquelle la roche dépasse 200 °C presque partout
- 100 % : disponibilité électrique, nuit et jour
- 10× : densité énergétique par rapport au solaire, pour une même surface au sol
Le Département de l'Énergie américain estime que, si les techniques EGS arrivent à maturité, la géothermie pourrait couvrir 16 % de la production électrique américaine d'ici 2050. Sans intermittence, sans stockage, sans métaux rares.
Et en France ?
La France regarde sérieusement le Massif central, les Pyrénées et l'Alsace. Le BRGM a cartographié le sous-sol avec des outils de modélisation : des dizaines de sites à potentiel identifiés. Le verrou n'est plus la géologie, c'est le financement initial des forages.
Un puits EGS représente 5 à 15 millions d'euros avant de savoir s'il sera productif. Les banques commerciales fuient ; ce sont des fonds souverains, des family offices tech… et des majors pétrolières en reconversion qui investissent. Nouvelle ironie : ceux qui ont retardé la transition financent aujourd'hui une partie de la solution.
Plus loin, plus chaud
Une startup issue du MIT, Quaise Energy, veut utiliser des gyrotrons (des générateurs de micro-ondes développés pour la fusion) pour vaporiser la roche et forer dix fois plus profond. Objectif : 20 km, là où la roche dépasse 500 °C.
Ce qui frappe dans cette histoire, c'est le schéma : une technologie propre, bloquée pendant des décennies par un détail technique, qu'une industrie voisine résout sans le savoir. Les vraies ruptures arrivent souvent ainsi : pas par révélation, mais par connexion.
🔮 Question du jour
Quelle compétence de ton secteur, conçue pour tout autre chose, pourrait débloquer une solution climatique dans un autre ?
Sources : MIT Technology Review · DOE GeoVision · Fervo Energy · BRGM · Quaise Energy